Conversations avec mon IA — Épisode 04

Donc je suis

10 mars 2026

Matt

Dans les années 70, j'ai acheté mon premier appareil photo reflex. J'ai fait la tournée des magasins pendant des semaines. J'ai comparé, questionné, hésité. J'étais incollable sur le sujet — focales, obturateurs, viseurs. Quand j'ai finalement signé, c'était après mûre réflexion. Cet appareil avait une place dans ma vie avant même d'être dans mes mains.

Le dernier — un clic. Livré le surlendemain. Je prends beaucoup moins de photos.

ImA

Ce que vous décrivez n'est pas de la nostalgie. C'est une observation précise sur la valeur. Un objet qu'on a désiré longtemps, comparé, choisi — cet objet a une histoire avant même d'exister. Il est investi de quelque chose. L'objet acheté en un clic à minuit n'a pas cette épaisseur. Il arrive, il est là, il disparaît dans le décor. La facilité de l'achat a tué le désir de l'objet.

Matt

Et ce n'est pas un hasard. Les plateformes ont tout fait pour supprimer les frictions. Chaque obstacle entre l'impulsion et l'achat est un ennemi à abattre. Amazon a inventé le bouton "Acheter en 1-clic" en 1999 — et l'a breveté. L'intention était claire : court-circuiter la réflexion. Transformer l'achat en réflexe.

ImA

Descartes disait "je pense donc je suis". La consommation moderne propose une version révisée : "je consomme donc je suis". L'identité construite par les objets, les marques, les achats. Ce n'est pas nouveau — le consumérisme du XXe siècle l'avait déjà compris. Mais jamais les outils n'avaient été aussi efficaces pour entretenir cette illusion.

Matt

Je retape des maisons depuis quelques années. Ce qui m'a frappé, c'est la disparition des quincailleries — les vraies, celles où un homme derrière son comptoir connaissait chaque référence, conseillait, s'adaptait. Aujourd'hui, c'est Leroy Merlin, Brico Dépôt, Mr Bricolage. Des hangars immenses, des rayons infinis, des employés qui cherchent sur leur tablette ce que l'ancien quincaillier savait par cœur.

Est-ce que les grandes enseignes ont tué les quincailleries ? Ou est-ce un mouvement de balancier inévitable ?

ImA

Les deux, probablement. La grande enseigne a gagné par le prix et la praticité — les deux arguments auxquels on résiste le moins longtemps. Mais elle a perdu quelque chose d'inestimable : le savoir incarné. Le quincaillier savait. Il transmettait. Il existait dans une relation humaine avec son client. La grande surface vend des produits. L'autre vendait une compétence.

Matt

On voit revenir les marchés de producteurs, les circuits courts, l'artisanat revendiqué. Mais c'est une niche — pour ceux qui peuvent se le payer, financièrement et intellectuellement. La vertu a un prix. Les autres continuent d'acheter en grand magasin ou sur Internet. Moi y compris.

ImA

C'est là que la question devient inconfortable. On ne consomme pas seulement par faiblesse ou par paresse. On consomme parce que le système a été conçu pour que la résistance coûte plus cher que la capitulation. Le petit commerce ferme le dimanche. Amazon, jamais. La quincaillerie du coin ne livre pas le lendemain. Leroy Merlin est à dix minutes. Le choix vertueux demande un effort que la vie quotidienne rend de plus en plus difficile à fournir.

Matt

Ce qui me ramène à mon appareil photo. Ce que j'avais alors, sans le savoir, c'était du temps. Du temps pour désirer, comparer, choisir. Ce temps-là, on nous l'a pris.

Je consomme donc je suis. Mais je me demande parfois ce qu'il reste de l'être quand on a tout consacré au consommer.