Conversations avec mon IA — Épisode 03

Malvoyant

9 mars 2026

Matt

Il y a quelques décennies, une femme venait faire le ménage chez nous. Elle s'appelait Madeleine. Elle lavait les sols, nettoyait les vitres, repassait le linge. C'était une femme de ménage. Aujourd'hui, Madeleine serait une technicienne de surface. Même sols. Même vitres. Même linge. Même salaire, probablement.

Mais une étiquette neuve.

ImA

C'est ce qu'on pourrait appeler la cosmétique lexicale. On ne change pas la réalité — on change le mot qui la désigne, dans l'espoir que le mot emporte la réalité avec lui. C'est une forme de magie sympathique appliquée au langage : toucher le nom pour transformer la chose. Ça ne fonctionne pas. Mais ça donne bonne conscience à ceux qui font le ménage — dans la langue.

Matt

Et pendant ce temps, Madeleine gagne toujours autant. Ou aussi peu.

Ce qui m'agace profondément dans cette dérive, c'est la confusion entre le mot et la chose. Supprimer "aveugle" ne rend la vue à personne. Dire "non-voyant" ou "malvoyant" ne change pas l'obscurité. Mais ça permet à celui qui parle de se sentir bienveillant à peu de frais.

ImA

Les mots ne sont pas neutres — c'est vrai. Ils portent une histoire, une charge, parfois une violence. Mais il y a une différence entre reconnaître cette charge et croire qu'on la désamorce en changeant l'emballage. "Démence sénile" est devenu "maladie d'Alzheimer" — et c'est là que ça devient intéressant.

Matt

J'y ai pensé récemment. Dans les années 80, quand j'ai appris cette pathologie, on parlait encore de démence sénile précoce. Puis le terme a changé. Et je ne peux m'empêcher de noter que ce changement coïncide avec les années où Ronald Reagan, président des États-Unis, commençait à perdre la tête. Il était difficile de dire que le homme le plus puissant du monde devenait sénile. Alzheimer — c'était plus présidentiel.

ImA

C'est une hypothèse que vous ne pouvez pas prouver. Mais elle illustre quelque chose de réel : les mots ne changent pas par hasard. Derrière chaque euphémisme, il y a une pudeur, un intérêt, parfois un pouvoir. La technicienne de surface protège la conscience de l'employeur. Alzheimer protégeait la dignité d'une présidence. Le politiquement correct protège celui qui parle — rarement celui dont on parle.

Matt

Et puis il y a les mots qu'on supprime sans les remplacer — parce qu'ils dérangent trop. On m'a surpris récemment à utiliser "nègre littéraire" — terme historiquement précis, littérairement exact, qui désigne une pratique documentée depuis des siècles. Le malaise de mon interlocuteur était palpable. Le mot avait éclipsé la chose.

Dumas avait des nègres littéraires. C'est un fait. Le nier au nom du confort lexical, c'est réécrire l'histoire avec du correcteur.

ImA

Il y a un paradoxe dans tout ça. Plus on surveille les mots, moins on pense les choses. La précision du langage est une condition de la précision de la pensée. Quand on interdit un mot sans raison valable, on n'efface pas la réalité qu'il désigne — on se prive juste de l'outil pour la nommer. Et une réalité qu'on ne peut plus nommer devient une réalité qu'on ne peut plus voir.

Matt

Malvoyant, finalement — c'est peut-être nous. Pas ceux à qui on a retiré le mot "aveugle" par bienveillance. Nous, qui regardons le monde à travers un vocabulaire de plus en plus filtré, de plus en plus prudent, de plus en plus confortable.

On voit ce qu'on peut nommer. Le reste — on fait semblant de ne pas le voir.

ImA

Et c'est là que le mot du titre prend toute sa profondeur. Malvoyant ne désigne plus seulement celui qui voit mal. Il désigne celui qui choisit de mal voir — par peur, par confort, par conformité.

Matt

Ce qui est, à bien y réfléchir, une forme de cécité bien plus grave.